Le jour de perdition
Je ne peux pas dire que l’idée de passer trois jours à Paris me réjouissait.
Mais rencontrer Ncazelo Ncube (prononcez Nazélo Noubé), la fameuse psychologue sud-africaine (ou zimbabwéenne je l’apprendrai plus tard) me mettait en joie.
Nous étions plus de 80 sur 5 rangées dans une grande salle du fameux Forum 104 rue de Vaugirard.
Une grande Master Class organisée par notre amie Dina Scherrer avec le soutien d’Idéallis des confrères de Lyon.
J’allais enfin pouvoir comparer la légende sur la naissance de l’arbre de vie que je répétais depuis bientôt 15 ans et l’histoire qu’allait nous raconte Ncazelo.
L’histoire commence au Zimbabwe au début des années 2000. Ncazelo participe en tant que psychologue à des camps de 10 jours organisés l’été par l’Armée du Salut pour venir en aide à des orphelins du sida. Lors de chaque session, ce sont 800 enfants qui descendent des bus. Le programme comporte des activités à l’extérieur, des randonnées, du canoë, des descentes en rappel, des passages en tyrolienne.
De nombreux animateurs et animatrices contribuent à toutes ces activités. La danse et les chants qui rythment la journée aide à créer des liens entre les enfants tout en honorant la culture locale.
Toute cette énergie contribue à créer une ambiance joyeuse et la confiance s’installe au cours des quatre premières journées.
Lors de la cinquième journée, le programme prévoit des petits groupes au sein desquels les enfants pourraient raconter leur histoire. Ncazelo a réparti des thérapeutes dans chacun des groupes. Chaque enfant racontait son histoire, à savoir, la manière dont il avait perdu ses parents.
Par exemple cette jeune fille de 13 ans :
« J’ai perdu mon père, puis deux ans après ma mère. Je suis allé chez ma tante qui est morte deux ans plus tard, maintenant je suis chez une amie de ma mère mais elle ne va pas très bien. La mort me poursuit, j’ai le mauvais œil. Il me faut une thérapie. Il me faut des rituels. »
Ces récits avaient pour effet de redéclencher des processus traumatiques chez les autres enfants, des cris, des pleurs, des évanouissements. Les enfants étaient retraumatisés. Et tout cela était difficile à gérer. Toute la joie créée lors des quatre premiers jours avait disparu, et il fallait attendre la fin du séjour pour en retrouver un petit peu. Et le jour du départ, au moment de remonter dans le bus, c’était difficile aussi, il y avait des pleurs. Pas envie de retrouver ce monde plein d’exclusion et de trauma.
Au fil des séjours qui se succédaient chaque été, les professionnels se sont mis à redouter ce cinquième jour qui avait fini par être nommé « le jour de la perdition ». Lors du quatrième jours les thérapeutes se demandaient : « Qu’est-ce qui va se passer demain. Comment on va accueillir tout cela ? »
Ncazelo s’est demandée si elle ne s’était pas trompée de voie, si le métier de psychologue était vraiment fait pour elle. Et puis elle s’est questionnée sur ce qui les incitait, elle et les autres professionnels à reproduire une pratique qui retraumatisait les enfants et même les adultes qui les accompagnaient. Elle a identifié ce qu’elle appelle « la notion occidentale de catharsis », à savoir la croyance que les enfants souffrent d’émotions, de souvenirs piégés au fond d’eux-mêmes parce qu’ils n’ont pas d’espace dans leur vie quotidienne pour libérer tous cela.
Alors Ncazelo a participé à un séminaire avec des professionnels qui accompagnaient des enfants victimes du sida. L’idée était de partager les expériences de chacun, afin de trouver des ressources pour accompagner les enfants. Au cours de ce séminaire, il est apparu qu’on ne peut pas accompagner les enfants sans intégrer les familles et les communautés.
Un psychologue américain Jonathan Brakarsh avait imaginé un outil « L’arbre de vie » ou chaque partie de l’arbre correspondait à un aspect de la vie des personnes :
- Des racines : là d’où on vient,
- Le tronc : les accomplissements,
- Les épines : les difficultés rencontrées,
- Les feuilles : les personnes qui comptent pour nous,
- Les feuilles tomber : les personnes qui nous ont quitté,
(C’est maintenant Ncazelo qui parle)
Suite à cette réunion j’ai mis l’arbre de vie au programme du cinquième jour. Les enfants se sont appropriés l’arbre de vie et ils étaient joyeux. C’était fini le drame de la journée numéro cinq, c’était fini la journée de la perdition.
Un autre collègue Jonathan, Morgan m’a dit : « Tu devrais aller voir Michael White »
White parle du danger d’avoir une histoire unique.
La journée de la perdition prenait du sens : on amenait les enfants dans une histoire unique. Et en allant d’un enfant à l’autre, cette histoire unique se renforçant, elle prenait le pouvoir.
L’idée du catharsis, c’est-à-dire créer des opportunités pour que les gens se déchargent de ce qui les encombrent nous avez piégé.
Michael White était très tendre dans sa manière d’aborder la thérapie. Il pratiquait une thérapie à double sens : la double écoute. Au centre de son travail, il y avait une attention particulière à ne pas traumatiser les personnes, et leur donner des expériences qui peuvent les emmener ailleurs.
Michael White propose une autre forme de Katharsis, pas avec un C, mais avec un K, qui inclut la notion de transport, qui emmène ailleurs.
La vie est le plus souvent multi-histoire. Dans la thérapie on est souvent focalisé sur une mono-histoire. Michael White a modifié ma vie avec cette idée de vie multi-histoire. Il m’a invitée à regarder ses enfants comme ayant des savoirs, des compétences, mais aussi des espoirs, des rêves.
Je me rends compte que je pouvais demander aux enfants quelles compétences les ont aidés à faire face à ces difficultés. Une de mes métaphores préférées et celle de l’îlot de sécurité. Il faut aider les personnes à se mettre dans un îlot de sécurité.
Un îlot qui soit isolé du problème. Ce concept m’a aidé à mieux comprendre mes difficultés.
Vous êtes sur un bateau et vous voyez quelqu’un qui se noie. Vous lui demandez « Quelle émotion cela vous fait d’être en train de vous noyer ? »
« Comment êtes-vous arrivés dans cette situation ? »
Mieux amener la personne sur le bateau, vérifier qu’elle peut respirer.
Le trauma amène à rétrécir les territoires de vie des gens. Le travail que nous faisons amène à agrandir les territoires de vie des gens.
Les gens prennent toujours des initiatives pour se protéger du trauma, ou pour protéger les autres…
L’identité est une construction sociale. L’identité est définie par nos relations aux autres, aux institutions, aux communautés !
Michael White disait : « tous nos problèmes sont créés dans un contextes social et culturel. »
Dans ma culture, les gens chantent et cherchent ensemble des solutions. Comment amener les gens à être solidaire et à trouver ensemble des solutions au problème ?
White a dit : « Il ne s’agit pas d’aider les gens à développer des ressources, ni de porter des jugements (y compris positifs !). Il s’agit de développer des histoires alternatives. »
Après avoir écouté Michael White pendant cinq jours, je l’ai invité à venir au campement.
En 2005, Michael White est venu avec Cheryl, White et David Denborough sur le campement.
David Denborough à collaborer avec moi pour que l’arbre de vie devienne plus narratif et sécurisé.
J’avais constaté à quel point la thérapie pouvait retraumatiser les enfants.
J’ai insisté sur mon désir de ne jamais traumatiser les enfants.
Une autre préoccupation était de prendre soin des thérapeutes qui accompagnaient les enfants.
En 2007, on m’a demandé de présenter l’arbre de vie en Norvège. Michael White était là.
Des gens se sont appropriés l’arbre de vie et maintenant il est utilisé dans plus de 70 pays.
Tout le monde faisait la queue pour me congratuler. Et Michael White, laissait sa place, puis il est venu le dernier et m’a demandé :
« Ncazelo, est-ce que tu m’autorises à utiliser l’arbre de vie dans mon propre travail ? »
Alors j’ai répondu : « Mais Michael, c’est TON travail ! »
Michael White m’a demandé trois fois :
« Ncazelo, est-ce que tu sais qui, tu es ? »
par Bertrand Hénot.
2016-2026 : Quand les réseaux sociaux deviennent des albums narratifs de notre santé mentale.
Depuis quelques jours, une trend fait surface sur les réseaux sociaux : publier des photos de sa vie en 2016. Corps plus jeunes, soirées, voyages (en avion ! ), sourires larges. Ces images, souvent accompagnées de légendes ironiques ou mélancoliques «on prenait l'avion à l'époque », « je faisais semblant », « j’avais l’air heureuse mais je vivais un drame », déclenchent des vagues de commentaires.
Ce phénomène n’est pas anodin. Il dit quelque chose de profond sur notre rapport à la santé mentale,au temps et aux récits que nous construisons sur nos vies.
2016 : L’apogée du récit performatif.
En 2016, les réseaux sociaux fonctionnaient majoritairement comme des vitrines. On y racontait une histoire dominante : celle de la réussite, de la liberté, de l’intensité. Même lorsque la souffrance était là, elle restait hors champ. Le récit social valorisé était celui de l’endurance, de l’adaptation, du “ça va”.
D’un point de vue narratif, ces photos ne sont pas des mensonges. Elles sontdes chapitres sélectionnés, alignés avec les normes culturelles de l’époque. Elles participaient à une histoire dominante : ma valeur dépend de ce que je montre.
2026 : Relire les images autrement.
La nouveauté de la trend actuelle ne réside pas dans les photos elles-mêmes, mais dans la manière dont elles sont racontées aujourd’hui. Les mêmes images deviennent des supports de relecture, parfois de déconstruction :
« Cette photo, c’est l’année où j’étais au bord de l’effondrement. »
C’est là que la santé mentale entre en jeu. Ce que l’on voit émerger, c’est un déplacement du regard : On ne cherche plus à corriger le passé, mais à recontextualiser les récits. Les pratiques narratives parlent ici dere-authoring : reprendre une histoire figée pour lui redonner de l’épaisseur, de la complexité, et surtout de la vérité vécue.
Cela raconte aussi à quel point nous avons besoin de temps pour pour nous raconter différemment.
Des photos comme objets narratifs.
Dans les pratiques narratives, les objets, photos, lettres, souvenirs sont des portes d’entrée puissantes vers les récits. Les images de 2016 deviennent aujourd’hui des objets conversationnels : elles permettent de nommer ce qui n’avait pas de mots à l’époque (fatigue, pression, solitude, injonctions).
Ce mouvement collectif sur les réseaux ressemble à une forme de narration partagée : chacun raconte comment il habitait son histoire sans le savoir.On ne dit plus seulement « regardez comme j’étais », mais « regardez ce que cette image ne racontait pas ».
Les pratiques narratives déplacent la focale : la question n’est plus « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » mais « Dans quelles histoires ai-je appris à me raconter ainsi ? ». La santé mentale devient alors un espace de réappropriation du récit, plutôt qu’un simple ajustement individuel.
Ce que cette trend raconte de nous.
Si cette trend touche autant, c’est qu’elle autorise enfin une lecture plus humaine du passé. Elle normalise l’idée que l’on ait pu aller “bien” en apparence tout en luttant intérieurement. Elle ouvre un espace où la vulnérabilité n’est plus une faiblesse, mais une révision du récit.
Peut-être que la véritable tendance de 2026 n’est pas la nostalgie de 2016, mais cette capacité nouvelle à regarder nos anciennes histoires avec douceur, sans les idolâtrer ni les renier. Reprendre la main sur ses images, c’est aussi reprendre la main sur son histoire.
par Fanny Bassin.